Biographie · Génération V
Lambézellec (Kérinou), 10 janvier 1780 — Lambézellec (Bel-Air), 1er mai 1839
Épouse de Jacques-Jean Le Mogne · mère de Jean-Baptiste Le Mogne (1808-1855) · grand-mère d'Émile Lemogne (1848-1912) · arrière-grand-mère de Louis Lemogne, de la famille « 47 »

Elle naît en janvier 1780 dans un hameau de la campagne de Brest, fille d'un fileur de la corderie du port, et elle y meurt cinquante-neuf ans plus tard, journalière, sans avoir jamais su écrire son nom. Entre les deux, Marie Tréguier a traversé la Révolution et ses églises fermées, épousé à dix-huit ans un charpentier du port, Jacques-Jean Le Moigne, enterré trois de ses six enfants, et vécu derrière les murs de l'arsenal, à la manufacture des toiles à voile. De son fils Jean-Baptiste descend toute la famille Lemogne.

L'histoire de Marie commence par une noce double. Le mardi 10 février 1778, dans l'église de Lambézellec, le prêtre Jean-François Le Gall bénit deux mariages l'un après l'autre. Pierre Tréguier, un veuf, épouse Marie Milin ; puis son fils François, qui n'a pas l'âge d'être majeur, épouse la jeune sœur de la mariée, Marie-Yvonne. Le père et le fils, les deux sœurs. Les filles Milin sont orphelines, et pour que Marie-Yvonne puisse se marier si jeune, il a fallu l'autorisation de la justice seigneuriale, celle des Régaires de Léon.

Deux ans plus tard, au cœur de l'hiver, le lundi 10 janvier 1780, Marie-Yvonne met au monde une fille à Kérinou, un hameau de la paroisse posé au creux d'un vallon, au bord d'un ruisseau, à une lieue des remparts de Brest. On l'appelle Marie, comme sa mère, comme sa tante, comme presque toutes les filles du pays, puisque c'est le nom de la Vierge.

Dès le lendemain, mardi, on la porte à l'église de Lambézellec, enveloppée de langes contre le froid, car un enfant qui meurt sans baptême ne verra pas Dieu : personne, dans la paroisse, n'oserait attendre. Le prêtre Le Gall, celui qui avait marié ses parents, verse l'eau sur son front. Le parrain est Yves Tréguier, un frère de son père ; la marraine, Marie Milin — sans doute cette tante qui est devenue en même temps sa grand-mère par alliance. Ni l'un ni l'autre ne sait signer. Mais le père, lui, prend la plume et trace au bas de l'acte, d'une main appliquée : « François Treguer ».

Ce printemps-là, toute la rade bruisse de préparatifs. La France soutient les insurgés d'Amérique contre l'Angleterre, et c'est de Brest que l'armée du comte de Rochambeau appareille, le 2 mai 1780, pour aller combattre de l'autre côté de l'océan. À quatre mois, Marie n'en saura jamais rien.

Le père de Marie est fileur à la corderie du port, comme son propre père, Pierre. La corderie est l'un des plus longs bâtiments de l'arsenal : il faut des centaines de pieds pour tordre d'un seul tenant les câbles des vaisseaux. Le fileur porte autour de la taille une botte de chanvre peigné ; il en accroche quelques fibres à un rouet que tourne un enfant, et il marche à reculons, tout le long de l'allée, en laissant filer le chanvre entre ses doigts. Il parcourt ainsi des lieues chaque jour, sans jamais avancer.

On imagine la petite Marie attendant son père le soir, sur le chemin qui remonte de Brest, et reconnaissant de loin l'odeur de goudron et de chanvre qui imprègne ses habits. À la maison, il n'y a sans doute qu'une pièce, une grande cheminée, un lit clos, une table, un coffre, et la porte qui reste ouverte sur la cour quand il fait beau.

Marie n'ira pas à l'école. Dans les campagnes bretonnes de ce temps, presque aucune fille n'apprend à lire, et moins encore à écrire : quarante ans plus tard, elle ne saura toujours pas signer son nom. Ce qu'elle apprend, elle l'apprend par cœur, en breton, de la bouche de sa mère et du recteur : le Pater, l'Ave Maria, les réponses du catéchisme, les cantiques que l'on chante aux pardons. Elle apprend aussi le travail : garder une vache, sarcler, porter l'eau, filer à la quenouille, et plus tard aller vendre au marché de Brest les légumes du jardin, comme le fait sa tante Marie Milin, revendeuse de légumes.
Le dimanche, toute la famille monte à la messe du bourg. Et l'été, il y a les pardons : on marche en procession derrière les bannières et les croix, on prie le saint du lieu, puis on danse et l'on mange sous les arbres. Celui de Kérinou, au pied de sa chapelle, est le pardon de son enfance.

Marie a neuf ans quand la Révolution commence. Au début, au village, on n'en voit que des échos : on parle des États généraux, de la prise de la Bastille, de la fin des droits seigneuriaux. Puis, en 1791, on demande aux prêtres de prêter serment à la Constitution. En Basse-Bretagne, beaucoup refusent, et les fidèles, presque partout, les suivent plutôt que les prêtres « jureurs » qu'on leur envoie.
En 1793 et 1794 vient la Terreur. À Brest, la guillotine est dressée ; le 22 mai 1794, les vingt-six administrateurs du Finistère y sont exécutés. Les églises sont fermées ou changées en temples de la Raison, les cloches descendues pour être fondues en canons, les prêtres qui n'ont pas juré chassés, emprisonnés, ou cachés dans les fermes. On imagine Marie, à treize ou quatorze ans, suivant sa mère dans une grange, la nuit, pour une messe dite à voix basse par un prêtre en habit de paysan, pendant qu'un garçon fait le guet sur le chemin.

C'est au milieu de cette tourmente, le 18 décembre 1793, qu'arrive une petite sœur, Marguerite. Pour la première fois dans la famille, la naissance d'un enfant est inscrite à la maison commune, sur le registre de l'état civil que tient désormais la mairie.
Puis le malheur frappe la maison. Le mardi 19 septembre 1797 — le troisième jour complémentaire de l'an V, comme on compte alors —, à trois heures du matin, François Tréguier meurt chez lui, dans un hameau de Lambézellec. Le lendemain, c'est son vieux père, Pierre, fileur lui aussi, qui va déclarer sa mort, avec Yves Tréguier, le parrain de Marie. Marie a dix-sept ans. Sa mère est veuve, avec plusieurs enfants, dont une petite fille qui n'a pas quatre ans.
Ce même mois, à Paris, le coup d'État du 18 fructidor relance la chasse aux prêtres réfractaires. Il n'y a peut-être personne pour dire une messe d'enterrement sur François. On l'imagine porté au cimetière dans le silence, et sa fille aînée récitant pour lui, tout bas, les prières qu'elle sait par cœur.

Jacques Le Moigne a deux ans de plus qu'elle. Il est né lui aussi à Lambézellec, au village de Kérédern ; son père est mort, comme le sien. Il est charpentier au port, comme son frère aîné Gabriel. Comment se sont-ils connus ? Peut-être au pardon, peut-être sur le chemin de Brest, où les ouvriers du port croisaient chaque matin les filles qui descendaient au marché. Les deux familles se connaissent sans doute depuis toujours : la mère de Jacques est une Ségalen, comme la grand-mère de Marie.

Le mardi 19 juin 1798 — le 1er messidor de l'an VI de la République —, ils se présentent à la maison commune de Lambézellec. Il a vingt ans, elle en a dix-huit ; l'officier public l'inscrit comme « cultivatrice ». Autour d'eux se tient la famille : la mère de Marie, veuve, « présente et consentante » ; ses deux oncles, Yves Tréguier, cultivateur, et Guillaume Milin, maître d'équipage sur les vaisseaux de la République ; Gabriel, le frère de Jacques. L'officier lit les promesses de mariage, affichées depuis le 23 prairial, et prononce « au nom de la loi » qu'ils sont unis. Ni Jacques ni Marie ne signent.
Pour Marie, si croyante, ce mariage devant un fonctionnaire de la République ne peut pas suffire tout à fait. Bien des couples de ces années allaient, en secret, chercher aussi la bénédiction d'un prêtre caché. Les Tréguier l'ont-ils fait ? Aucun registre ne le dit. On aime à croire que oui, et que Marie s'est sentie vraiment mariée ce jour-là seulement, à genoux, dans une pièce aux volets clos.

Le jeune ménage s'installe à Kérinou, le hameau où Marie est née. Gabriel, le frère de Jacques, y habite aussi avec sa femme. Chaque matin, Jacques descend vers le port avec ses outils ; Marie reste avec la maison, le jardin, la vache s'il y en a une, et, très vite, les enfants.
Le 2 janvier 1801, à une heure du matin, naît une fille, Marie-Perrine. Jacques la déclare le jour même, avec Gabriel et la petite sœur de Marie, Marie-Perrine Tréguier, dix-huit ans, cultivatrice, qui donne son prénom à l'enfant. Le troisième témoin est un prêtre de Lambézellec, Yves Jacq : les prêtres reparaissent. Au mois de juillet suivant, le Premier consul signe avec le pape le Concordat, et à Pâques 1802 les cloches sonnent de nouveau dans toute la France. On imagine la joie de Marie, ce dimanche-là, à retrouver la messe au grand jour.

Mais la petite Marie-Perrine n'en profite pas. Elle meurt le 16 janvier 1802, à une heure de l'après-midi : elle avait treize mois. Un garçon naît à la fin de l'été 1802, Jacques-Frédéric ; il meurt le 31 mai 1804, à cinq heures du matin, à vingt mois. Deux petits cercueils, en trois ans, portés à travers les champs jusqu'au cimetière du bourg.
Marie a vingt-quatre ans. Dans ce temps-là, une mère sur deux, ou presque, voit mourir un enfant en bas âge, et l'on se console en se disant que ces petits sont devenus des anges, qu'ils prient pour ceux qui restent. Elle a sans doute fait dire des messes pour eux, et fait brûler des cierges à la chapelle de Kérinou.

Le 18 novembre 1804, à cinq heures du matin, naît Marie-Françoise, qui vivra. Deux semaines plus tard, à Paris, Napoléon est sacré empereur. Puis, le 2 novembre 1806, à dix heures du soir — le jour des Morts —, naît une autre fille, à qui l'on donne quatre prénoms : Marie-Jeanne-Nicole-Ollive. Jacques, devenu gardien au port, la déclare avec pour témoin le gardien-major lui-même.
Quinze jours plus tôt, le dimanche 19 octobre 1806, la tante de Marie, Marie Milin, veuve de Pierre Tréguier — sa marraine, sans doute —, était morte à cinquante-huit ans. Elle était revendeuse de légumes. C'est son frère Guillaume, journalier au port, qui a déclaré sa mort, avec un vieux François Tréguier, ancien cordier, invalide. Une génération s'en va.

Entre 1806 et 1808, la famille quitte Kérinou pour Brest. Pour Marie, c'est un autre monde : les remparts, les rues pavées, le bruit des tambours et des voitures, les forçats du bagne qui passent enchaînés, les soldats, les marins de toutes les nations, et partout le français, qu'elle comprend sans doute mal. Elle garde sa coiffe, sa jupe et son tablier de paysanne, et son breton.
C'est là, le dimanche 27 novembre 1808, à cinq heures du matin, qu'elle met au monde un garçon qui vivra : Jean-Baptiste. Le lendemain, Jacques, « gardien journalier du port », le déclare à la mairie de Brest, et signe « Jacque Jan Lemogne » : il a appris à écrire son nom. Elle, jamais.
Jacques est désormais gardien à la manufacture des toiles de la Marine, où l'on tisse les toiles à voile des vaisseaux, et la famille y est logée, derrière les murs de l'arsenal. On imagine Marie dans ce petit logement, au rythme des métiers, des cloches de l'atelier et des allées et venues des ouvriers, qu'elle connaît bientôt tous.
Le jeudi 31 octobre 1811, à cinq heures du soir, la petite Marie-Jeanne meurt à la manufacture. Il lui manquait deux jours pour avoir cinq ans. C'était la veille de la Toussaint. Le lendemain, pendant que les cloches de Brest sonnaient pour la fête de tous les saints, Jacques allait déclarer sa mort.
Six mois plus tard, le 28 avril 1812, naît le dernier, Aimé-Alphonse. Marie a trente-deux ans. Des six enfants qu'elle a portés, trois vivent : Marie-Françoise, Jean-Baptiste et ce petit dernier.

Le jeudi 12 janvier 1815, à trois heures de l'après-midi, Marie retourne à Lambézellec pour un mariage : celui de sa petite sœur, Marguerite, vingt et un ans, revendeuse, avec Yves Madec, un couvreur de dix-huit ans. Leur mère est là, veuve, qui ne sait pas signer. Le premier témoin est Jacques : « gardien au port, âgé de trente-neuf ans, demeurant à Brest, beau-frère de la contractante ». Il signe « Lemogne ».

Trois mois plus tard, Napoléon revient de l'île d'Elbe, puis tombe définitivement à Waterloo. L'année suivante, 1816, l'été ne vient pas : il pleut sans fin, les récoltes pourrissent, le pain devient hors de prix. Les femmes du peuple comptent chaque sou, et Marie, qui doit nourrir trois enfants, n'y échappe pas.

Le dimanche 14 septembre 1817, à une heure du matin, sa mère, Marie-Yvonne Milin, meurt dans un hameau de Lambézellec. C'est le jour où l'Église fête la Croix glorieuse. À midi, Jacques va déclarer la mort de sa belle-mère avec François-Marie Tréguier, un charpentier de trente-trois ans, le mari de sa sœur Marie-Perrine. Marie n'a plus ni père ni mère. Elle a trente-sept ans.
Le lundi 10 mai 1824, à la mairie de Brest, sa fille Marie-Françoise, dix-neuf ans, épouse Joseph-Jean Grandjean, un calfat du port, fils d'un gardien comme elle. Marie est « présente et consentante » ; quand on lui tend la plume, elle déclare ne savoir signer. Jacques, lui, signe « Lemogne », sous le nom de « Lemoigne » qu'a écrit l'officier.

Le samedi 24 janvier 1829, à cinq heures du matin, Jacques-Jean meurt à la manufacture des toiles à voile, dont il est le gardien-portier. Il a cinquante ans. Ce sont Yves Madec, le mari de Marguerite, et Joseph-Jean Grandjean, le gendre, qui vont déclarer sa mort. Au bas de l'acte, un des fils signe « Lemoigne fils ».
Marie a quarante-neuf ans. Avec le gardien s'en va sans doute le logement de la manufacture, qui revient à son successeur. Elle quitte la ville et remonte vers la campagne de son enfance : on la retrouve à Lambézellec, au village de Bel-Air. L'acte de son décès lui donne un métier : journalière.
Une journalière n'a ni terre à elle, ni patron fixe. Elle se loue à la journée, chez qui a besoin de bras : un fermier pour les foins ou la moisson, une ménagère pour la grande lessive, une maison bourgeoise de Brest pour frotter les planchers. On la paie le soir, quelques sous, souvent moins d'un franc pour une femme, et on la nourrit à midi. Le lendemain, il faut tout recommencer, et trouver une autre porte où frapper. Quand il n'y a pas d'ouvrage, il n'y a pas de paie.

On peut imaginer une de ses journées d'été. Marie se lève avant le jour, dans la pénombre de sa petite pièce, fait son signe de croix et dit sa prière du matin. Elle mange un morceau de pain ou un reste de bouillie froide, noue sa coiffe, prend sa faucille et part à pied, par les chemins creux, vers la ferme où on l'attend. Au lever du soleil, elle est déjà dans le champ, courbée, à couper le seigle ou à lier les gerbes derrière les faucheurs, sous un ciel qui tourne vite, à cinquante ans passés. À midi, on s'assoit au bord du champ pour la soupe, la galette de blé noir et le lait ribot, le lait battu que l'on boit en Léon. Puis on reprend jusqu'au soir. Quand le soleil baisse, le fermier lui compte ses sous ; elle rentre à Bel-Air, les reins brisés, allume un feu, mange un peu, et récite son chapelet avant de s'endormir. L'hiver, quand les champs se taisent, elle cherche de la lessive à faire au lavoir, les mains dans l'eau glacée, ou du chanvre à filer à la veillée.
Ses enfants sont grands. Jean-Baptiste est devenu relieur à Brest ; il relie des livres qu'elle ne peut pas lire. Autour d'elle, la famille des Tréguier et des Madec se resserre : en décembre 1833, une Madec, Marie-Guillemette — sans doute la fille de Marguerite —, épouse Claude-Marie Breton, cordier au port. Un cordier, comme son père et son grand-père autrefois.
Le mercredi 1er mai 1839, à six heures du soir, Marie Tréguier meurt à Bel-Air. Elle a cinquante-neuf ans. Le lendemain matin, son fils Jean-Baptiste, trente ans, relieur, et Claude-Marie Breton, son « neveu », vont déclarer sa mort à la mairie de Lambézellec, et tous deux signent : « Lemogne », « Breton ». Elle s'en va le premier jour du mois de mai, que les fidèles consacrent à la Vierge Marie, dont elle portait le nom.

En 1845, six ans après sa mort, le peintre brestois Félix Barret expose une grande toile : Le pardon de Kérinou. On y voit la Vierge apparaître dans les nuées au-dessus d'une foule de femmes en coiffe, agenouillées, un enfant dans les bras. C'est le monde de Marie, saisi juste après elle : sa chapelle, son pardon, sa foi.
Marie n'a laissé ni lettre, ni portrait, ni signature. Il ne reste d'elle que quelques lignes dans les registres, écrites par d'autres. Mais de ses six enfants, Jean-Baptiste a vécu ; il deviendra lithographe au port et mourra à Toulon en 1855. Son fils Émile sera officier de marine, et de lui descend la famille « 47 ». Tous portent le nom que Jacques avait appris à écrire, Lemogne. Et tous descendent aussi de la petite fille baptisée un matin de janvier 1780, dans l'église de Lambézellec, qui ne sut jamais l'écrire.
Les registres de Lambézellec et de Brest où l'on retrouve Marie Tréguier (1780-1839), de son baptême à Kérinou à sa mort à Bel-Air : ses parents, son mariage avec Jacques-Jean Le Moigne, ses six enfants, sa sœur, son veuvage. Chaque acte porte au-dessus sa lecture en français d'aujourd'hui.
Actes lus aux Archives municipales de Brest, le 5 octobre 2026.